Ce soir, nous sommes d’humeur très festive. Assises sur notre terrasse, dans l’appartement des filles, nos profitons de notre week-end, insouciantes. Nous sommes jeudi, car nos deux jours de congé sont le jeudi et le vendredi. Nous papotons et rions.

Puis, Georgia reçoit un message. Apparemment, il y a une réunion au « douar », le rond point principal de Nablus où la plupart des événements de ce genre prennent place. Un prisonnier palestinien a été relâché, et la population va l’accueillir. Curieuses, nous décidons d’aller y faire un tour.

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Quelques minutes de marche plus tard, nous arrivons devant un spectacle intéressant : l’endroit est absolument bondé, l’atmosphère est plutôt joyeuse, quoique tendue. Nous ne passons clairement pas inaperçues, notre petit groupe de sept Occidentales au milieu d’une foule uniquement composée d’hommes palestiniens. Autour de nous, un cercle de curieux se forme. Mahaut et moi décidons de partir à la recherche de cigarettes. En nous éloignant dans des rues alentours, presque vides, nous croisons plusieurs groupes de militaires armés. C’est l’autorité palestinienne. Leur présence nous intimide un peu.

Peu de temps après avoir retrouvé le groupe, tout le monde s’agite : une file de voiture débarque, le prisonnier arrive. Des coups de feux sont tirés en l’air, pratique qui semble courante ici. La veille, des rafales se passant juste sous la fenêtre de l’appartement des garçons m’avait bouleversée. Entendre des coups de feux en vrai, c’est pas comme à la télé. Pourtant, quiconque ayant passé plus de quelques semaines ici semble s’y être habitué.

Dans l’euphorie du moment, nous suivons l’immense mouvement de foule qui se dirigent vers eux. Nous grimpons par-dessus les barrières entourant le centre du rond-point pour s’approcher, tenter d’apercevoir quelque chose. Sans le vouloir, nous nous séparons. Je suis maintenant seule avec Liz, qui partage ma chambre. A l’autre bout, nous grimpons la barrière une deuxième fois, cette fois pour redescendre sur la route. Un jeune homme nous suit, veille sur nous. A peine les pieds posés sur le sol, je me retourne pour chercher mon amie du regard.

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A partir de là, la situation vire subitement. L’instant précis où le premier coup est parti m’échappe, comme si ce moment avait été consacré par mon corps à appuyer sur le bouton qui me transfère en mode automatique. Qui tire sur qui, je ne sais pas. Tout ce que je sais, c’est qu’un de ces coups de feu semble avoir fini sa course tout près de moi, et qu’il n’est que le premier d’une série de rafales. Tout le monde se met à courir, les choses deviennent tout à coup beaucoup plus sérieuses. Injectée d’un concentré d’adrénaline, je cours à toute vitesse en même temps que les autres, sans réfléchir ; je ne pense qu’à m’éloigner des coups, à y échapper. Après quelques secondes, une pensée me traverse : « Où est Liz ? ». Je me retourne : à côté de moi, l’homme qui nous avait pris sous son aile est là, il me fait des signes. Aucun signe d’elle. Je tente d’aller à contre-courant, quelques instants, sans succès. Et puis, je réalise qu’au point où on en est, j’espère vraiment qu’elle aussi a couru sans se retourner et qu’elle se soit mise en lieu sûr. Je continue ma course jusqu’à sentir que je peux me remettre à marcher.

J’ai le temps de respirer une seconde, le danger imminent semblant être passé. Mon cœur bat la chamade dans ma poitrine, mon cerveau est encore trop embué pour comprendre quoi que ce soit. Mon gardien me fait signe de continuer à m’éloigner, il marche à mes côtés, me dit que tout ira bien. J’apprécie sa présence rassurante, même si l’horrible constatation que je n’ai aucune idée d’où sont mes six amies dans ce chaos me percute. Je n’ai pas mon téléphone et espère seulement que comme moi, elles se dirigent vers notre appartement.

Autour de moi, les gens commencent à tousser. Mon voisin se cache la bouche avec son écharpe. Je commence à comprendre ce qu’il se passe quand le gaz lacrymogène commence à faire son effet sur moi. Mes yeux me tiraillent, ma gorge brûle. Je respire très mal. Je me souviens de la section d’un document que l’association m’a fait parvenir par email quelques semaines plus tôt, qui parlait de ce genre de situation: « N’oubliez pas que, même si vous avez la sensation de ne plus pouvoir respirer, l’air est toujours là. » C’est ironique, je ne pensais pas avoir à le mettre en pratique. Alors, je respire comme je peux. Mes yeux pleurent de douleur, ma vue est embrouillée.

Et puis, doucement, je reprends possession de mon esprit, et commence à réfléchir à ce qu’il vient de se passer. L’homme est toujours là, car il tient à me raccompagner en lieu sûr. Je suis touchée par sa gentillesse, et par la solidarité des gens que nous croisons. Certaines personnes sur notre chemin nous glissent des « Welcome to Palestine » très ironiques. Je le comprends, à contre-coeur : il n’y a rien d’inhabituel dans ce qu’il s’est passé, ce soir, pour ces gens.

Nous nous éloignons gentiment pour pouvoir enlever nos écharpes de nos bouches. Je tousse encore beaucoup. Les pensées qui peuvent soudainement à nouveau circuler en moi et m’envahissent, et l’intense émotion que je ressens me donne envie de pleurer. Mais je suis encore dans la rue, et je ne peux pas, par respect devant tous ces gens qui ont pratiquement grandi dans une telle ambiance qui eux, auraient de bonnes raisons de pleurer.

Une fois seule, je m’effondre un instant. Mais je n’ai pas le temps de m’apitoyer : la maison est vide, il faut absolument que je sache où sont les autres. Je ramasse mon téléphone et parcourt ma liste de contacts : j’aurais vraiment dû faire l’effort d’enregistrer le numéro de tout le monde. Lindsay ne répond pas. J’appelle Georgia, le seul autre numéro que je possède. Elle me répond, à mon immense soulagement. Émues, nous sommes heureuses d’apprendre que l’autre va bien. Nos voix fébriles s’informent de la situation de chacune, elle me dit qu’elle est en chemin pour rentrer. Elle est seule aussi.

Je pénètre dans la chambre des filles qui ne sont pas venues, Nadia et Dörti, qui dort. Nadia me découvre dans tous mes états, et s’empresse d’appeler les autres, à ma demande, après avoir péniblement tenté de lui expliquer la situation. Heureusement, quelqu’un répond et l’on m’informe que tout le monde est à l’abri. Je peux enfin relâcher la pression, et m’assied à côté d’elle, en larmes.
L’attente interminable s’abrégera bientôt : Liz fait son arrivée en compagnie d’un Américain rencontré un peu plus tôt. Les autres filles suivront bientôt, et nous nous serrons toutes très fort les unes contre les autres. Tout le monde va bien.

Nous ne comprendrons réellement ce qu’il s’est passé que quelques jours plus tard. L’autorité palestinienne a récemment interdit les coups de feu tirés en l’air, dans le vide, à cause du danger qu’ils représentent. Une jeune femme se trouvant sur son balcon est morte de cette façon-là, il y a peu. Certaines personnes n’ayant pas respecté cette règle, la police a cru bon retourner les armes contre eux, vers le sol cette fois. Les balles ont sûrement été tirées à blanc, car je ne crois pas qu’il y ait eu de blessés, ce soir-là.

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L’événement donne suite à plusieurs nuits agitées. Deux soirs plus tard, nous marchons à côté de feux sur la route et des poubelles renversées, après plusieurs heures de bruits inquiétants au dehors. Ce n’est pas très agréable de s’endormir au son des coups de feu, dans la rue. Au moment où j’écris ces lignes, je suis à l’affût de ce qu’il se passe au dehors.

Je ne cherche à inquiéter personne, je suis en parfaite sécurité à l’intérieur des murs de mon appartement. J’ai été assez stupide pour m’approcher d’une telle situation, pensant naïvement que si elle se déroulait uniquement entre Palestiniens, elle serait pacifique, me mettant par la sorte moi-même en danger, au même titre que mes colocataires.

Mon quotidien reste sans danger, je continue d’apprendre énormément. J’apprécie chaque seconde de mon séjour. Mais je n’oublie pas la réalité des lieux. Cette soirée-là aura simplement été une piqûre de rappel.

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