Les textes suivants font partie d’une série de lettres que j’ai écrites durant le deuil de mon premier grand amour, Numan, décédé d’un cancer en 2017. Retrouvez les lettres précédentes ici.

21.06.2017

Bonjour Numan,

Je suis de retour à la maison, aujourd’hui, et c’est un sentiment bizarre. Je n’étais partie qu’une semaine, cette fois, mais je suppose que le fait de revenir dans ma grande chambre froide et désordonnée fait remonter beaucoup de sentiments et de souvenirs. Je n’aime pas ça. Ça ne me dérange pas d’être dans ma maison, mais cette pièce… elle me rappelle le sentiment de vide que j’avais en grandissant, celui qui m’envahissait à nouveau, chaque fois que je rentrais d’un long voyage.

Il y a aussi plusieurs choses qui me font penser à toi, ici. Il y a toujours ton pull, bien sûr, mais aussi ton collier et le bonnet que tu m’as offert, celui qui ressemble à celui de “Où est Charlie ?”. Il y a le bracelet que ta merveilleuse soeur Mariam m’a donné, avec un mot. J’espère qu’elle va bien, tout cela a dû être tellement dur pour elle… Il y a mes carnets d’arabe remplis de petites notes que tu y as laissé. J’ai tellement appris de toi ; je pense que tu as été ma principale motivation pour apprendre la langue. Je veux apprendre davantage, mais je n’ai pas été une bonne élève ces derniers temps. Je n’ai pas été très bonne pour quoi que ce soit ces derniers temps, pour être honnête.

J’ai aussi la boîte pleine de souvenirs et d’objets divers que je me suis envoyée depuis Naplouse, mon tout dernier jour là-bas. Tu étais avec moi au bureau de poste, et toi et la dame qui y travaillait avez bien ri quand vous avez vu que j’essayais aussi d’envoyer des munitions usagées que j’avais trouvées sur le sol du camp de Balata. Je l’admets, c’était stupide de ma part et je ne suis pas sûre que les autorités israéliennes auraient apprécié. Je garde un bon souvenir de ce moment, parce que c’était un jour triste mais tu riais quand même et j’aimais ton rire. Tu es également sorti pour acheter une housse pour mon colis. C’est un petit détail, mais il montre à quel point tu as été attentionné jusqu’à la fin. Tu es parti longtemps car tu en as cherché une partout. Cela m’a rendu un peu anxieuse, parce que je voulais profiter de chaque dernière seconde avec toi.

Quelques minutes plus tard, je te disais au revoir à la hâte. Mon bus pour Ramallah était apparu dans la rue où nous étions, et c’était tout si horrible et soudain. Alors le chauffeur, qui a vu mes larmes, t’a dit de monter et qu’il te déposerait près de chez toi. De cette façon, j’avais trois minutes de plus pour te regarder depuis mon siège arrière et poser discrètement ma main sur ton épaule. Tu étais à l’avant et tu étais si fort, et je ne sais pas comment tu as fait parce que moi, j’avais envie de mourir à l’intérieur. Mais au moins, j’ai eu trois minutes de plus pour me faire à l’idée que je ne serais plus avec toi après ça. J’ai pris la décision de partir et pourtant, tu étais le plus fort ce jour-là. Tu ne m’as pas montré tes larmes, même si je sais qu’elles coulaient, à l’intérieur. Moi, j’ai pleuré. J’ai pleuré à chaudes larmes tout le long du trajet jusqu’à Eilat.

J’avais mes raisons de partir et je ne pouvais pas savoir ce qui allait t’arriver, mais je dois l’admettre : je le regrette. Je pensais que je prenais la bonne décision à l’époque, mais il n’y a rien que je regrette plus à présent. Je vois encore ton expression le jour où je t’ai dit que je partais, la façon dont tu t’es levé pour aller te mettre de l’eau sur le visage et l’enfouir dans tes mains, la manière dont tu avais du mal à respirer. Tu as dit que tu ne comprenais pas pourquoi je ne voudrais pas passer chaque jour que je pouvais avec la personne que j’aimais, puisque nos jours étaient comptés de toute façon. Et tu avais raison, habibi. C’était ma plus grosse erreur. Je pensais que rester quelques mois de plus rendrait les choses plus difficiles et surtout, l’occupation me rongeait de l’intérieur, comme elle t’avait rongé toute ta vie. Ce n’était que quatre mois pour moi, mais je n’étais pas aussi forte que toi, que vous tous. Je ne pouvais plus le supporter. Et je suis donc partie, et je t’ai laissé avec la douleur que je ne pouvais pas porter. J’aurais aimé que tes derniers jours de santé ne soient pas remplis de cette douleur.

Je suis reconnaissante d’avoir pu te voir une dernière fois après ça et de t’avoir fait sourire. Je pourrais écrire plus mais c’est trop douloureux pour le moment habibi. Je te parlerai demain.

Sophie

Non, tu sais quoi, c’est juste de la fuite et j’en ai assez de fuir. On dirait que c’est la seule chose que je sais faire. Comme à l’époque, j’ai fui et ça ne m’a rien apporté de bon. C’est trop facile. Je dois faire face à la culpabilité que je ressens parce qu’elle ne va pas disparaître toute seule.

Numan, j’ai été lâche et j’ai été égoïste, et je suis désolée. Je suis désolée d’être partie et je suis désolée de ne pas avoir été à tes côtés à la fin. Je sais que tu m’as déjà pardonné et je sais que tu voudrais que je me pardonne aussi. Ca va être long mais je le ferai, un jour. Je transformerai ma vie et lui donnerai du sens, et c’est ainsi que je me rattraperai auprès de toi. Cela me paraît si difficile, mais je n’abandonnerai pas avant d’avoir réussi, je te le promets.

Quelqu’un m’a dit que tu étais la clé de ma guérison et je crois vraiment qu’elle avait raison. J’aime à penser que tu m’envoyais un message, car elle ne savait pas ce que nous savons tous les deux, ce que le symbole de la clé signifie pour nous… il est sur ma peau. Comme un rappel, toujours, que tu étais, tu es une sorte de clé dans ma vie. C’est un symbole de la lutte pour ton pays, mais ça signifie tellement plus pour moi. Tellement plus…

Tu te souviens, la nuit avant mon départ ? Nous avons parlé de ce que nous dirions à nos enfants respectifs à propos de l’autre, un jour. Je ne comprends toujours pas ce qui s’est passé et pourquoi tu n’auras jamais d’enfants, mais maintenant je sais ce que je dirai aux miens, si j’en ai. Je leur dirai que tu étais une clé.
Maintenant je peux finir cette lettre. J’espère que si des gens la lisent un jour, ils comprendront quelque chose à la chronologie bizarre que j’ai choisie pour me souvenir de toi, mais pour l’instant, ça n’a pas d’importance. Toi, tu sais. Je continuerai demain, habibi.

Sophie

22.06.2017

Cher Numan ,

Je viens de finir de regarder le film “(500) jours ensemble” avec ma mère dans le confort de mon salon. C’est une très grande maison, je ne pense pas que tu aies déjà vu autant de luxe en un seul foyer. Quoi qu’il en soit, le film aborde des thèmes comme l’amour, le destin, le fait d’oublier quelqu’un ou de rencontrer “la bonne personne”. Je me suis surprise à me demander si tu étais “le bon” pour moi. Honnêtement, je pense que si c’est le cas, tu serais l’une des bonnes personnes. Du moins, je l’espère ; j’aimerais retrouver ce que j’avais avec toi, avec quelqu’un d’autre. Je pensais d’ailleurs l’avoir fait, je dois l’admettre. Mais c’était trop tôt après toi, et je pense que je ne faisais vraiment que me mentir à moi-même. Ça ne s’est pas très bien terminé. Je suis désolée, je suis sûr que tu détestes entendre ça. J’étais tellement perdue et confuse ; combine cela avec le fait d’être amoureuse de l’amour et tu obtiens le casse-tête dans lequel j’étais ces derniers mois.

Mais notre histoire était particulièrement spéciale, n’est-ce pas ? Je crois qu’elle était censée se produire. Je devais être dans ce parc ce jour-là. C’est à la fois tragique et magnifique que, parmi tous les Naplousiens dont j’aurais pu tomber amoureuse, il ait fallu que ce soit celui qui allait mourir d’un cancer moins d’un an plus tard. J’aime à penser que j’ai été l’un de tes derniers cadeaux de la vie avant ton départ.

Tu te souviens, quand on mangeait une kenafah et que tu me disais combien ton ex t’avait blessé, et que tu ne voulais retomber amoureux que si tu savais que c’était la femme que tu épouserais? C’était seulement la troisième fois qu’on se voyait, mais j’avais déjà un énorme coup de coeur pour toi et je ne voulais pas entendre ça. Je t’ai donc raconté des histoires sur certaines de mes relations dont je savais à l’avance qu’elles ne dureraient pas, ce qui les rendaient encore plus belles d’une certaine manière. L’amour était réel. Nous sommes de cultures très différentes, et je sais que cela pourrait peut-être scandaliser certaines personnes qui te connaissaient. Je ne veux pas manquer de respect à qui que ce soit. Je suis simplement honnête. On ne peut jamais se tromper avec l’amour en lui-même ; ce sont les sentiments associés à l’amour, comme la jalousie ou la nostalgie, qui font mal. C’était peut-être un peu manipulateur de ma part, mais je voulais que tu me laisses t’aimer, même si nous savions tous les deux que ça ne pouvait pas durer. Et ça a marché. Le même jour, tu m’as emmenée chez toi et j’ai rencontré ta merveilleuse famille, qui me traite depuis comme sa propre fille. Nous sommes devenus inséparables. Je suis si heureuse que tu m’aies laissée te convaincre.

Ce jour-là a influencé tout le reste de mon séjour en Palestine (et de ma vie, d’ailleurs). J’ai pu découvrir ton pays de ton point de vue, celui de quelqu’un qui y a vécu toute sa vie, et pas seulement du point de vue d’une touriste auquel j’aurais été limité sans toi. Grâce à toi, j’ai rencontré tant de gens, je suis entrée dans tant de maisons, j’ai mangé tant de repas et j’ai appris tant de mots et de traditions. Tu m’as fait me sentir chez moi dans un pays à l’opposé du mien. Je t’en suis tellement reconnaissante, Numan. C’est peut-être pour cela que je voulais tellement t’écrire : pour te dire merci. Tu n’as jamais rien attendu de moi. Tu ne m’as jamais jugée. Vraiment, je ne sais pas si je te méritais. Ou est-ce seulement moi qui idéalise notre histoire après coup, parce que tu n’es plus là ? Je ne sais pas. Bien sûr, tu avais tes mauvais côtés, on en a tous. Parfois, je te trouvais un peu immature, par exemple. Après tout, tu étais plus jeune que moi ! Mais personne ne m’a jamais aimée d’une manière aussi pure que toi.

Quelqu’un de plus âgé m’a dit un jour, quand il devenait vraiment évident que nous étions ensemble et que nous le cachions de moins en moins, que tout ce qui brille n’est pas de l’or. Je ne pense pas qu’il avait de mauvaises intentions, mais il ne te connaissait manifestement pas et ça m’a mis tellement en colère. Tu étais en or ! 🙂 Un trésor doré, brillant et magnifique.

Sophie

If I’m To Die – Keaton Henson

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