Les textes suivants font partie d’une série de lettres que j’ai écrites durant le deuil de mon premier grand amour, Numan, décédé d’un cancer en 2017. Retrouvez les lettres précédentes ici.

05.07.2017

Cher Numan,

J’ai renoncé. J’ai décidé que je ne pouvais pas t’écrire tous les jours, cela prend trop de moi. Mes émotions étaient dans tous les sens cette semaine et je n’arrivais pas à m’y mettre. Je suis vraiment déprimée ces jours-ci. Je pensais que j’allais mieux, mais parfois j’ai l’impression de me mentir à moi-même, de faire semblant pour les autres.

Je me suis fait de nouveaux amis, et ce sont des gens formidables. Je suis parfois au plus bas et je pense que cela se voit : je suis maladroite, tremblante, distraite et timide, et je manque profondément de confiance en moi. Je ne sais pas où est passée la fille forte qui a été en Palestine et qui a fait toutes ces choses folles. Je n’ai ni l’air, ni l’impression d’être la même personne. Et pourtant, ils m’acceptent telle que je suis, là où j’en suis. Je n’avais pas connu ça depuis Naplouse, et c’est agréable. Comme une famille. Tu les aurais adorés, je crois. Des gens qui nous ressemblent, du genre qui n’ont pas toujours été faciles à trouver pour toi. Nous faisons toutes les choses “haram” que tu faisais avec nous, les internationaux, et pour lesquelles nous devions nous cacher.

Nous nous amusions tellement, tous ensemble. Nous organisions des fêtes et se faisions engueuler le lendemain, en stressant d’être démasqués à cause de l’alcool et toutes ces autres choses que nous faisions en cachette. Nous allions à la montagne des Samaritains, le seul endroit de la région où ils peuvent légalement vendre de l’alcool, puisqu’ils ne sont pas musulmans. Vivant paisiblement juste à côté de Naplouse ; autant pour cette coexistence soi-disant impossible entre les religions… Tu comprenais cela.

Tu te rappelles, quand cet Israélien est venu dans notre café avec un groupe d’Américains? Il essayait de cacher son identité, mais nous nous en doutions tous. Il a pourtant trouvé le bon groupe de personnes. Toi et tes amis étiez super cool avec tout ça. Quand tu l’as vu plus tard dans la rue, il t’a avoué la vérité. Vous êtes restés en contact et il est même allé voir ton ami Jamal lorsqu’il a été transféré dans un hôpital de Tel-Aviv, après qu’un soldat lui ait tiré dessus. C’est inspirant. Les gens comme vous sont l’avenir de la Palestine et d’Israël, tu sais. J’aimais tellement ça chez toi. Bien sûr, il y avait un peu de haine envers la situation (il y en avait chez tout le monde, y compris chez nous, les volontaires), mais tu voyais au-delà de ça. Tu voulais construire des ponts. Chaque fois que j’ai essayé de te présenter mes opinions, au lieu de te fermer, comme beaucoup, tu admettais que les choses n’étaient pas noires ou blanches. Tu voulais la paix.

Merde. Pourquoi tu devais mourir ? C’est tellement injuste. Tu aurais pu faire tellement de choses. Je pleure à nouveau. Je sais que tu aurais voulu que je sois forte. Je sais que tu t’es souvent senti impuissant, toi aussi. Des images de la Jordanie me reviennent, c’est si frais dans ma tête. Ces derniers jours ensemble. C’est juste si triste Numan, je suis juste si triste encore. Je veux revenir à ces moments, je veux te voir, te parler, te tenir une dernière fois. Tu me rendais forte. Je me sens si faible en ce moment. Le choc, ce choc de ta maladie, de ta mort, j’ai l’impression de le revivre à nouveau. Je suppose que je vais avoir besoin d’un peu plus de temps encore, pour m’en remettre. Me remettre de toi.

Au moins, tu es là avec moi. Je peux te sentir.

Dir balak ya habibi ❤️

Sophie

12.07.2017

Hey Numan,

Ça fait un moment. Il s’est passé pas mal de choses dans ma tête ces dernières semaines. C’était difficile, mais je pense que je trouve plus de force chaque jour. Du moins, j’essaie. J’ai des amis formidables et cela m’aide beaucoup. Je ne suis pas la seule à traverser des moments difficiles, et c’est magnifique parce que nous n’avons pas à le faire de manière isolée.

Je me sens moins seule, je te sens même ici avec moi, plus qu’avant. C’est peut-être dans ma tête, je m’en fiche. C’est agréable de savoir que tu es là. L’autre jour, je crois que je suis entrée dans une nouvelle phase de mon deuil. Je me suis réveillée avec un sentiment particulier en tête. Je me rendais compte que lorsqu’il s’agit de toi, ce n’est pas juste une mauvaise phase qui va passer. Tu ne reviendras pas. Je sais que ça semble évident, mais j’ai beaucoup lutté avec cette idée. Je suppose que je n’étais pas prête à l’admettre. Ce n’était pas un sentiment très agréable, mais c’était en quelque sorte libérateur, comme si j’acceptais lentement que je ne peux pas changer ce qui est arrivé. Ça me fait mal de l’écrire, mais je ne peux pas continuer à vivre dans le déni.

Tu étais en deuil aussi, quand j’ai quitté Naplouse. Je me demande ce que ça a dû être pour toi, de faire face à cela et à ta propre maladie très peu de temps après. Tu as dû être confronté à des choses assez profondes et philosophiques. Je me demande si cela t’a rendu beaucoup plus sage, ou si ton esprit n’était pas assez clair pour affronter ces choses. J’ai le sentiment que je serai moi-même un peu plus sage, quand j’aurai traversé tout ça.

Une amie m’a dit hier que la chose la plus difficile pour les gens comme nous, quelque chose qui ne disparaîtra jamais de nos vies, c’est de rester fidèle à soi-même. Je le crois. Ce sera toujours une lutte, mais je ne vais pas abandonner ce combat. Tu as mené ce combat aussi, je le sais. Le fait d’être breakdancer, d’avoir des tatouages et même d’être le seul rasta de la ville pendant un court moment t’a fait te démarquer dans ta société, ta société conservatrice et moralisatrice. C’était inspirant.

Tes parents étaient assez étonnants pour ça, aussi. Ils t’acceptaient pour qui tu étais, la plupart du temps. Je me souviens quand tu m’as raconté la fois où ton père s’est opposé au cheikh, à la mosquée, pour avoir critiqué les jeunes qui dansaient. Il a dit qu’il y avait assez de violence autour de vous, qu’il n’était pas nécessaire d’en rajouter en rendant les choses difficiles pour des gens comme toi, qui voulaient juste créer et trouver des moyens de s’exprimer. J’ai trouvé ça tellement classe. Ton père est vraiment cool.

Je te promets que quand je serai prête, j’irai voir ta famille. Nous parlerons de toi et nous nous souviendrons des bons moments. Ta mère cuisinera un de ses délicieux plats. La nourriture palestinienne me manque. Et le houmous. Le houmous ! J’irai aussi sur ta tombe, te dire de vrais adieux. Et voir tes frères, ta sœur, ton cousin, tes amis. Ils me manquent tous beaucoup. J’aimerais aussi voir les autres volontaires. Certains d’entre nous ont eu beaucoup de mal depuis que nous sommes partis, comme si nous avions laissé un morceau de notre cœur là-bas et qu’il n’est pas facile de simplement “aller de l’avant”.

J’aimerais que tu sois là quand je reviendrai. Tu ne le seras pas, je commence à l’accepter.

Bref, je suis un peu fatiguée aujourd’hui. Je t’écrirai bientôt, insha’allah.

Prend soin de toi,

Sophie

Imm El Jacket – Mashrou’ Leila
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