Les textes suivants sont les derniers d’une série de lettres que j’ai écrites durant le deuil de mon premier grand amour, Numan, décédé d’un cancer en 2017. Retrouvez les lettres précédentes ici.

12.03.2022

Cher Numan,

Je n’ai pas exactement terminé ma série de lettres de la meilleure des manières, n’est-ce pas ? Je ne pensais probablement pas que ce serait la dernière, et je n’ai donc jamais écrit de conclusion qui permettrait de relier toutes les pièces du puzzle. Je pense que cette dernière lettre m’a tellement fait du mal qu’elle m’a poussée à terminer complètement cet exercice. Mais je ne pouvais pas laisser les choses comme ça, alors je reprends là où nous nous sommes arrêtés pour donner à nos conversations à sens unique la fin qu’elles méritent.

Nous y voilà. Je t’écris à nouveau, 5 ans après la première lettre que je t’ai écrite à Paris. J’allais attendre le 14, mais je ne pouvais pas garder ça à l’intérieur plus longtemps. Aujourd’hui, j’ai ressenti une vague écrasante de lourdeur et d’anxiété, et un besoin pressant de t’écrire. Je n’avais pas ressenti cela depuis des années, ce qui, je pense, est un bon signe que j’ai fait ma part de guérison. Mais ces derniers jours, j’ai replongé dans tous les souvenirs, et j’ai ouvert de vieilles blessures. Ce n’est pourtant pas grave, car je ne veux jamais être totalement d’accord avec ce qui s’est passé. C’était une tragédie, après tout.

J’ai parfois de la peine à réaliser que ça fait 5 ans. Tu aurais presque 26 ans. J’ai 28 ans maintenant, ce qui je sais est encore jeune, mais j’ai un peu de mal à accepter que je vieillis. J’ai découvert quelques cheveux gris il y a quelques semaines, ça ne m’a pas fait très plaisir. Je me demande quand toi, tu aurais eu tes premiers cheveux gris… J’étais avec toi pour ton 20ème anniversaire. On t’a organisé une fête surprise, et c’est un de mes meilleurs souvenirs de Naplouse. Tu étais si heureux que tu as pleuré. Je ne veux jamais oublier comment je me suis sentie, ce jour-là.

J’ai essayé très fort de donner un sens à ma vie, comme je te l’avais promis. Je suis en train de devenir qui je veux être, lentement, et c’est terriblement excitant et terrifiant à la fois. Je ne vais pas te mentir, ce n’est encore pas facile tous les jours, mais je continue d’essayer. Est-ce que tu m’as observée, ces 5 dernières années ? J’espère que oui, et j’espère que tu es fier de moi. Je sais que je n’ai pas toujours tout fait correctement, mais j’ai appris à être plus gentille avec moi-même. Je peux être si dure avec moi-même, tu sais. Te perdre m’a pourtant mise sur la voie de l’amour de soi. Il y a encore un long chemin à parcourir, mais je pense que j’ai fait pas mal de progrès. Ces lettres en sont un bon exemple; elles sont loin d’être parfaites, mais j’ai décidé de ne pas laisser cela m’empêcher de les publier.

Les gens que je rencontre continuent de donner un sens à tout ça. Ils ont tous entendu parler de toi. L’année dernière, je suis devenue amie avec un jeune syrien, et il me fait tellement penser à toi. Il a l’âge que tu avais quand je t’ai rencontré, et il va bientôt me donner des cours d’arabe. Je ne l’ai jamais vu en face à face, car il vit à Alep et les choses sont encore très dures dans son pays. Ouais, cette merde n’est toujours pas finie, malheureusement. Le monde a vu beaucoup de choses folles depuis que tu es parti, en fait. Oh Numan, parfois je t’envie de ne plus avoir à être témoin de tout ça. La pandémie a été si dure pour nous tous, même si pour certains c’était bien pire que pour d’autres. Nous vivons toujours dans un monde profondément injuste. Une guerre vient également d’éclater en Ukraine, et c’est vraiment effrayant et tragique à voir. Je suis inquiète pour l’avenir.

J’ai récemment repris contact avec Hayley. Je lui ai rendu visite pour la première fois depuis que tout est arrivé. Nous avons passé des heures à nous remémorer notre séjour en Palestine, et c’était si bon de te garder en vie à travers nos souvenirs. Ça m’a aussi brisé le cœur. J’ai également revu quelques autres personnes de cette époque, au fil des ans, et je suis si reconnaissante pour leur amitié. Ils comptent tous tellement pour moi, même ceux avec qui j’ai perdu le contact. Ils font tous de grandes choses, je suis si fière d’eux. Je sais que tu le serais aussi.

J’ai toujours ton pull. Je l’ai tellement porté au fil des ans qu’il est en train de tomber en morceaux, mais je m’en fiche.

Il commence à faire froid ici, je pense que je vais faire une pause pour le moment. C’était chouette de te parler à nouveau. Je peux te sentir là, avec moi.

Merci pour tout ce que tu m’as donné, Numan.

Je t’aime, pour toujours.

Sophie

14.03.2022

Rebonjour,

Nous sommes le 14 mars. Il y a cinq ans, tu as pris ton dernier souffle sur cette grande et belle planète.

J’étais au Cambodge à l’époque, et je n’étais pas en très bonne compagnie. Je me trouvais à Sihanoukville quand j’ai reçu un message Facebook annonçant ta mort. Ce n’était pas la meilleure façon d’apprendre la nouvelle, mais il n’y aurait pas eu de bonne façon de toute manière. Tout est un peu flou, mais je me souviens m’être sentie si seule. Je me souviens avoir marché jusqu’au port dans les heures qui ont suivi, et m’être assise là, à regarder la mer, en souhaitant que tu puisses la voir aussi. Et pendant un bref instant, j’ai senti ta présence près de moi, tout comme je t’avais senti lorsque je regardais la mer à Dahab, juste après avoir quitté la Palestine. Pendant une seconde, tout allait bien à nouveau.

Depuis ce jour, le 14 mars est mon jour Numan, et il le sera pour le reste de mon existence. C’est un jour où je me permets d’être triste, mais c’est aussi un jour où je me rappelle combien la vie est belle, combien j’ai eu de la chance de connaître un amour comme le tien. Je repense à l’état dans lequel je me trouvais ce jour-là au Cambodge, et je me promets de ne plus jamais me laisser retomber si bas.

J’ai parcouru un long chemin depuis le 14 mars 2017. Un an plus tard, j’étais sur le point de marcher le Chemin de Compostelle. Et je l’ai fait, habibi. Après avoir été paralysée par la vie pendant si longtemps, je me suis levée et j’ai marché 900 km. C’était dur et merveilleux à la fois, et ça m’a fait croire à nouveau en la magie. Je pense que ça m’a sauvé la vie, honnêtement. Ça m’a aidé à me pardonner. J’ai écrit ton nom à côté du mien, sur le certificat que j’ai reçu à mon arrivée à Finisterra. Je n’ai pas encore vu ta famille, mais quand je le ferai, je le leur donnerai.

Quelques mois plus tard, j’ai publié mon premier livre, comme je te l’avais promis. Je l’ai fait habibi, je suis devenu écrivaine. Et un jour, les gens liront le livre qui raconte notre histoire.

Les années suivantes ont eu des hauts et des bas, mais dans l’ensemble, les choses se sont beaucoup améliorées. Elles n’allaient jamais être faciles, car je n’ai pas vraiment choisi un chemin de vie facile. Je me suis souvent perdue, et je me suis souvent sentie coupable de ne pas avoir tout compris comment faire plus tôt. Une fois que j’ai commencé à sentir que j’avais pleinement fait mon deuil, j’ai eu du mal à accepter quand les choses n’allaient quand même pas toujours bien. Mais j’essaie d’être douce avec moi-même et de me rappeler que la noirceur fait aussi partie de la vie. Parfois, j’aimerais qu’il y en ait un peu moins dans la mienne, mais je sais aussi que je ne peux pas trop me plaindre. Il y a tellement de choses, d’endroits et de personnes magnifiques autour de moi, et je suis tellement privilégiée de pouvoir en faire l’expérience. Être en vie est un tel cadeau.

Tu te souviens de l’interview que nous avons réalisée avec deux de tes amis à Naplouse ? À l’époque, j’avais eu cette idée un peu bête de faire un documentaire, que je n’ai jamais terminé bien sûr, car je ne savais pas du tout ce que je faisais. Eh bien, ça devient ma carrière. J’aime pouvoir dire ça.

Je suis retombée amoureuse plusieurs fois depuis que je te connais, certaines plus intensément que d’autres. Je suis devenue beaucoup plus sage à ce niveau-là, je crois. Tu m’as appris le vrai sens de l’amour inconditionnel, et très franchement, tout va bien tant que les gens que j’aime sont heureux et en bonne santé. Je suis encore assez peu sûre de moi et j’ai mes moments de doute, mais je n’ai plus autant d’attentes. Je sais que j’ai aussi blessé quelques personnes, car mon cœur est un peu fragile et j’ai construit beaucoup de murs autour de lui, pour le protéger. Me rapprocher de quelqu’un me fait me sentir incroyablement vulnérable, et cela m’a souvent poussée à exclure les gens. Mais quelques belles et patientes âmes ont quand même réussi à trouver le chemin vers moi, et ça a été incroyablement apaisant d’être acceptée et aimée pour qui je suis.

Je ne serais pas qui je suis si ce n’était pas pour toi. Je suis souvent un peu inquiète de trop parler de toi, mais je suis aussi heureuse, car tu vis à travers moi. Je ne veux jamais t’oublier, et je veux que les gens sachent à quel point tu es important. C’est ce que j’ai fait ces derniers jours, en publiant ces lettres. J’ai reçu tellement de réactions positives, tu sais. Je me sens si chanceuse.

Je n’arrivais pas à dormir la nuit dernière, et j’ai fini par discuter avec ta soeur. Je vois tellement de toi en elle, c’est incroyable. C’est une âme courageuse et libre, tout comme toi. Mais elle est aussi confrontée à de nombreux défis imposés par les conditions de votre pays, de votre société. Je pense que c’est pour ça que tout cela m’a tant affecté, Numan. Il n’y avait pas que le cancer. Il y avait tellement de circonstances injustes autour de ta mort. C’est peut-être en partie pour cela qu’il est si important pour moi de continuer à parler de toi et de la Palestine.

Le monde est un endroit effrayant en ce moment, mais nous avons besoin de personnes qui pensent différemment, de personnes qui croient en la paix. Tu étais l’une d’entre elles, et je sais que tu continues à inspirer des gens qui ne t’ont même pas rencontré. C’est magnifique.

Je suis prête à dire au revoir pour l’instant, et à regarder devant moi. Il y a tellement de couleurs autour de moi… est-ce que tu les vois, toi aussi ?

Bien à toi,

Sophie

Colors – Black Pumas
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