Les textes suivants font partie d’une série de lettres que j’ai écrites durant le deuil de mon premier grand amour, Numan, décédé d’un cancer en 2017. Je l’ai rencontré durant mon séjour en Palestine et il a changé ma vie à jamais. Je les publie maintenant pour marquer le 5e anniversaire de sa mort.

19.06.2017

Cher Numan,

Nous y voilà. Je rassemble enfin mon courage pour commencer à t’écrire. Tu sais, il y a tellement de choses que je voudrais te dire, et il faudra plus d’une lettre pour le faire. Par conséquent, je ne sais pas où ni quand cela va se terminer, mais il faut bien commencer quelque part, et c’est maintenant, c’est ici. Honnêtement, c’est un peu effrayant et je ne sais pas vraiment comment m’y prendre, alors excuse-moi si mes mots sont un peu désordonnés.

L’endroit que j’ai choisi pour le faire est assez ironique, assez symbolique ; tu me connais, j’ai tendance à rendre mes histoires dramatiques. Je suis dans le cimetière du Père Lachaise, à Paris. Entourée de personnes décédées, tellement de personnes décédées, je réalise à quel point chaque mort est insignifiante dans le grand ordre des choses. Même si la tienne voulait tout dire, pour moi. Je marchais, tout à l’heure, au milieu de tous ces squelettes enterrés sous terre et soudain, j’ai compris : ton squelette est lui aussi quelque part sous terre. La chair qui l’entoure se fait lentement ronger par de petites créatures, là-dessous, avec toi… Je sais, c’est une image très glauque, mais ça m’aide. Ça m’aide à réaliser que tu es vraiment parti.

J’ai vu une photo de ta tombe, je sais donc que c’est réel, même si j’ai encore du mal à y croire la plupart du temps. Il y a une heure à peine, je regardais une vidéo de toi, et j’avais l’impression que tu étais tellement vivant. J’aime te regarder. Cela me rassure de savoir que je n’oublierai pas le son de ton rire, la forme de ton sourire. Ça me donne l’impression que tu es toujours là.

Mais tu ne l’es pas, et il y a une tombe avec ton nom quelque part. Je pense que j’ai besoin de la voir de mes propres yeux. Cela fait trois mois, mais aujourd’hui, pour la première fois, j’ai réalisé qu’il y avait ton squelette, quelque part, sous terre. Je sais, je sais, je me répète, c’est juste que ça a été si difficile à accepter, tu sais. Je continue à revivre le choc de ta mort parce que mon esprit n’arrive pas à intérioriser le fait que tu es parti. Ils disent que c’est normal, ils disent que c’est l’une des étapes du deuil. Le déni, ils disent.

Je suppose que je suis un stéréotype ambulant, à parler à mon ex-petit ami mort entourée de tombes, faisant face aux étapes du deuil. Je ne peux pas m’en empêcher. Paris est symbolique, tu sais. Bien sûr que tu le sais. Tu étais censé venir ici, afin de danser sur scène pour le spectacle pour lequel tu as auditionné, il y a un an. Je t’ai fait y aller et tu as été pris, et l’avenir semblait si brillant. J’ai toujours imaginé venir ici et te surprendre par ma présence dans le public. Cette pensée me brise le coeur, car je sais à quel point tu aurais aimé cette ville. Je la regarde et j’espère que tu pourras la voir à travers mes yeux. C’est beau, n’est-ce pas ? C’est vieux, historique, magnifique et romantique. Nous aurions pu marcher le long de la Seine ensemble et peut-être que nous aurions pu nous tenir la main, ou peut-être que tu tiendrais la main d’une jolie fille française sophistiquée que tu aurais rencontrée ici, qui sait. Le fait est que tu aurais pu le faire, parce que nous ne pouvions pas beaucoup nous tenir la main là où nous étions et j’aurais aimé que tu puisses connaître le sentiment de ne pas avoir à te soucier de ce que les gens pensent de toi. J’aurais aimé que tu puisses vraiment goûter à ce genre de liberté. La liberté n’était pas quelque chose de très présent, dans ta courte vie.

Je me suis convaincue que tu voyages à travers moi. J’ai le pull que tu portais tout le temps et ça me donne l’impression que tu es là, avec moi. Ce n’est qu’un lot de consolation et ça ne compensera jamais toute la douleur, mais ça aide. Je m’accroche à tout ce qui peut aider, car c’est la seule façon pour moi de ne pas devenir folle. Je commence à me sentir un peu mieux, mais ça a été une année difficile, tu sais, même si tu as connu bien pire. Je ne pourrai jamais exprimer à quel point je suis désolée de ne pas avoir été là avec toi, à la fin. Il me faudrait une autre lettre entière juste pour ça, et il y en aura une, mais pour l’instant, je vais juste le dire : je suis désolée. J’étais perdue et j’aurais aimé mieux gérer tout ça, mais personne ne m’a donné de mode d’emploi pour ce genre de situation. J’ai fait des erreurs assez graves. Je suis sûre que tu ne m’en veux pas, mais je m’en veux encore, et c’est peut-être pour cela que j’ai attendu si longtemps pour t’écrire.

Je sais que tu veux que j’aille de l’avant, Numan, et je te promets que je finirai par le faire. Mais d’abord, je veux me souvenir de toi, me souvenir de nous, de ce premier jour dans le parc jusqu’au dernier, quand je t’ai regardé partir par la fenêtre de notre chambre à Amman. Notre histoire doit exister ailleurs que dans mon cœur, et c’est pourquoi je vais faire ce que je sais faire : je vais l’écrire. Je vais continuer à t’écrire des lettres, ou devrais-je dire, à m’en écrire à moi-même. Je ne te connais que depuis peu de temps, dans le grand ordre des choses, mais ce temps a compté. Plus que cela, il voulait tout dire pour moi, et je ne peux pas te laisser partir avant d’avoir mis des mots sur notre histoire. Sur notre amour. Tu apprendras peut-être des choses sur moi en cours de route ; je ne t’ai pas toujours tout dit. Nous venons de mondes très différents, et il y a une noirceur en moi dont je ne voulais pas t’accabler ; tu avais assez à gérer, avec ta propre noirceur. Mais le véritable amour peut surmonter tout cela, n’est-ce pas ?

Il peut et il l’a fait, et c’était beau et tragique, mais c’était notre histoire et je vais la raconter, à moi, à toi, au monde entier. Je suis impatiente de te rencontrer à nouveau à travers elle. Je vais partir pour l’instant, j’ai un cimetière à visiter. A bientôt, habibi…

Bien à toi,

Sophie

20.06.2017

Cher Numan,

Je pense t’écrire une lettre par jour, même si, me connaissant, je sauterais probablement plusieurs jours. Je ne suis pas une personne très constante. Cela peut sembler très bizarre et presque effrayant d’écrire des lettres à une personne morte. Mort, ce mot me donne toujours un choc. Bref, c’est bizarre mais j’aime pouvoir te parler, même si tu ne peux pas répondre. Tu me manques. Même quand tu étais encore en vie, à la fin, je ne pouvais pas vraiment te parler. Je continuais à t’envoyer des messages, mais tu ne répondais plus. À l’époque, je ne réalisais pas que tu n’en étais tout simplement pas capable. Ce n’était plus vraiment toi qui habitais ce corps, n’est-ce pas ? Ton père m’a dit qu’à un moment donné, tu ne pouvais même plus reconnaître tes propres parents. Et pourtant, tu continuais à appeler mon nom. Habibi, tu appelais mon nom… Il me faut un moment pour digérer cette pensée. Tu appelais mon nom et je ne sais pas quoi faire, quoi croire.

Chaque fois que je fais de la slackline ou que je vois des gens faire de la slackline, je ne peux m’empêcher de penser à toi. À vrai dire, je ne peux pas m’empêcher de penser à toi la plupart du temps, mais cette activité particulière a une signification spéciale : c’est comme ça que nous nous sommes rencontrés. C’était un coup de foudre instantané, comme dans un film : j’étais en train de faire de la slackline dans un parc avec ma toute nouvelle et future meilleure amie Liz, et tu es arrivé avec ton ami Mohannad. Tu as dit que ce que je faisais était de l’art, que tu aimais l’art et que c’est ce qui t’a attiré à venir nous parler et essayer la slackline. Tu as souri et tu m’as tout de suite plu. Plus tard dans la journée, tu as dansé dans le parc et tu nous as montré ton art à toi. Tu avais tellement de talent. Je me souviens avoir eu l’impression de m’être fait un ami local et c’était incroyable, puisque je venais d’arriver en Palestine quelques jours auparavant. Je me sentais déjà si bien accueillie.

Tu m’as envoyé un SMS le lendemain, je devais te retrouver dans le parc et je ne suis pas venue. J’ai menti et j’ai dit que je m’étais endormie. Je ne pense pas que tu savais que j’avais menti. Tu vois, j’ai dû sentir que nous allions devenir quelque chose de spécial, parce que j’ai eu très peur ce jour-là que si je te voyais, tu voudrais me voir tous les autres jours aussi. Je t’aimais bien et je protégeais mon coeur fragile qui a été blessé tant de fois. Je suis désolée de t’avoir menti. Cela n’a rien changé pourtant, car quelques semaines plus tard, nous nous voyions déjà presque tous les jours, et ce jusqu’à la fin de mon séjour. Mais à l’époque, je me protégeais, alors j’ai laissé passer quelques jours, une semaine peut-être, avant d’accepter de te revoir. J’étais aussi très occupée à m’habituer à ma nouvelle vie, à passer du temps avec les autres volontaires, à explorer la ville et à travailler avec les enfants.

J’ai rencontré beaucoup d’autres personnes, mais aucune d’entre elles n’a eu l’effet que tu as eu sur moi. Après notre deuxième fois à passer du temps ensemble, je suis rentrée chez moi et toutes les filles ont remarqué l’énorme sourire que j’arborais, ma manière de rigoler en parlant de toi. Il était écrit sur mon front que j’avais un énorme béguin, mais j’essayais encore de le nier. Tu as pris des vidéos de ces premières rencontres et en les regardant, c’est en effet très évident ; je ne pouvais pas m’arrêter de rire. Je pense que ton rire est ce qui me manque le plus. Tu avais un rire si merveilleux… et il faisait ressortir le mien. Nous avions l’habitude de rire tous les jours. A présent, il semble que je n’ai que rarement ri, ces derniers mois…

Tu ne faisais pas que rire, tu pleurais aussi. Tu étais très sensible, tout comme moi, et c’était un fardeau pour toi dans une société où tu devais présenter des apparences si fortes tout le temps. Je pense que tu aimais ça chez moi, que tu n’aies plus besoin de faire semblant. Tu m’as parlé de ton ex, de comment ça t’a brisé le cœur quand elle t’a blessé. Tu m’as dit à quel point tu détestais les règles de ta société et toutes les images de l’occupation durant ton enfance qui n’ont jamais cessé de te hanter. Tu venais d’un monde si dur, et c’était si injuste que ça me rendait malade. J’avais aussi mes démons, mais ils venaient d’un monde plus facile et je portais toujours la culpabilité de mes privilèges. C’est peut-être pour ça que je ne me suis jamais complètement ouverte à toi sur mes peines de cœur – je ne pensais pas que tu aurais pu comprendre d’où elles venaient. Tu ne connaissais rien de mon monde. Alors j’essayais de te le raconter, et tu m’écoutais attentivement, et il y avait ce monstre dans la pièce : l’injustice. Nous savions tous les deux qu’à la fin de tout cela, je retournerais dans mon monde, le monde entier, et que tu resterais coincé dans ton monde limité et occupé.

J’écris ces lignes depuis un train qui me ramène en Suisse, en traversant la France. Je suis si libre. Je regarde des kilomètres et des kilomètres de liberté. Est-ce que tu peux la voir ? C’est paisible et coloré. Tu aurais adoré ça.

Je vais poser mon carnet et pleurer un peu pour toi. Je crois que j’en ai besoin.

Au revoir, habibi, pour l’instant.

Sophie

Zina – Babylone

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