Depuis que je suis arrivée en Cisjordanie, je voulais visiter Hébron, qui est tristement connue pour être le lieu où l’occupation est la plus visible et la plus violente, car les colonies y sont présentes à l’intérieur de la cité (contrairement aux autres colonies qui se trouvent généralement au sommet des collines entourant les villes).

Mais il y a toujours quelque chose à faire autour de Naplouse, alors quand j’ai réalisé à quel point le temps avait passé, que je devais partir bientôt et que je ne pourrai potentiellement pas revenir, j’ai décidé d’arranger mon séjour là-bas en contactant l’unique personne d’Hébron qui se trouve sur
CouchSurfing, Mo.

Mo m’accueille chaleureusement dans sa maison lorsque j’arrive d’un long voyage depuis Naplouse, avec un changement de bus à Ramallah. Il vit en dehors du centre, près de l’université.

Après quelques conversations instructives, il nous emmène, moi et les autres “couchsurfeuses”, deux charmantes autrichiennes, observer le coucher de soleil. En chemin, nous passons devant une tour de guet. Mo nous dit que les soldats traînent souvent dans un bâtiment proche de l’endroit où il vient s’asseoir presque tous les jours, et nous explique que s’ils le voulaient, ils pourraient lui tirer dessus à tout moment. Cela n’aurait probablement aucune conséquence. Ce n’est pas une nouvelle pour moi, mais les deux filles réagissent fortement à toute cette histoire. Je me rends compte qu’elles découvrent cette situation pour la première fois, et elles en sont indignées. Elles ne peuvent pas croire que de telles choses se produisent. Quant à moi, je dois malheureusement admettre que je suis tellement habituée à entendre ces histoires quotidiennement, que plus rien ne me surprend…

Le jour suivant, après avoir partagé un petit déjeuner et remercié Mo pour son hospitalité formidable, nous partons pour le centre de la ville, où je rejoindrai d’autres volontaires de Project Hope venus pour la journée.

C’est alors que commence un voyage inconfortable à travers l’un des endroits les plus dérangeants que j’aie jamais visités…

Après avoir traversé la nouvelle ville, qui ne semble pas très différente de toutes les autres que j’ai vues jusqu’à présent, je retrouve mes amis dans la vieille ville, avec l’aide des habitants. Bientôt, nous remarquons des détails, une atmosphère qui est en effet très différente de toutes les autres villes palestiniennes.

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Nous sommes en Palestine, mais Israël est partout. Je veux dire, elle est partout ailleurs en Cisjordanie également, mais ici, c’est encore plus intense, encore plus invasif. Pouvez-vous imaginer regarder au dehors de votre fenêtre et voir un soldat qui vous surveille? Voilà comment beaucoup de gens d’Hébron vivent. Laissez moi vous en dire plus…

H1-et-H2

Comme vous pouvez le voir sur la carte ci-dessus, Hébron (Al-Khalil en arabe) est séparée en deux zones principales – H1 et H2, l’une appartenant à l’Autorité palestinienne et l’autre à Israël.

Une petite zone est mentionnée comme zone C. Cela fait partie du tableau général – la Cisjordanie est divisée en zones A, B et C, comme l’explique l’image suivante :

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Les chiffres de cette carte sont peut-être dépassés, car elle date de quelques années et le nombre de colons (et de colonies) ne cesse d’augmenter.

Revenons à Hébron. Voici un résumé de l’histoire de la ville au siècle dernier :

La Palestine était sous mandat britannique de 1921 à 1947. En 1929, après des émeutes à Jérusalem en réaction aux mouvements sionistes, 67 Juifs ont été tués à Hébron. Des centaines d’autres ont été protégés par la population musulmane. Après avoir été sous le contrôle de l’Égypte pendant quelques années, la Jordanie a ensuite pris possession d’Hébron jusqu’en 1967, date à laquelle Israël a gagné l’autorité sur toute la région.  Des colonies ont commencé à être construites en 1969, jusqu’à ce que les premiers colons se soient implantés au cœur de la ville, en 1976. En 1994, un colon a pénétré dans la mosquée Ibrahim pendant la prière et a tiré sur la foule : 29 Palestiniens ont été tués et 200 ont été blessés. En 1997, la ville a été divisée en deux zones que j’ai présentées précédemment. Depuis 2000, une partie de la vieille ville est interdite aux Palestiniens, y compris l’ancienne rue principale, ce qui a obligé des centaines de magasins à fermer et des milliers de gens à quitter leurs maisons.

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Aujourd’hui, la vieille ville compte 5 colonies, où vivent à peu près 500 colons, protégés par environ 2000 soldats (un ratio un peu exagéré, vous ne trouvez pas ?). Voilà pour la partie théorique, que je connaissais un peu avant d’y aller. Mais aucun mot ne pourra jamais saisir l’atmosphère étouffante dans laquelle les Hébronites doivent vivre chaque jour de leur vie. Le simple fait d’y passer quelques heures m’a rendue malade.

Les rues de la vieille ville doivent être protégées par des grilles, car les colons continuent de jeter des objets et des pierres aux habitants.

En marchant quelques minutes, nous faisons face à un cul-de-sac. On nous dit que ce chemin menait autrefois à la rue principale, qui est maintenant sous occupation israélienne.

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Jusque-là, je ne comprends pas trop ce que les gens veulent dire quand ils parlent de “Ville fantôme”. Je ne vais pas tarder à l’apprendre.

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Un homme nous voit et nous propose de monter sur son toit, afin que nous puissions mieux comprendre la situation. De là, nous avons une vue claire sur la partie occupée de la ville. Et c’est terrifiant. Les colonies sont littéralement à côté des maisons palestiniennes. Là aussi, il faut une grille au-dessus de leur propre toit pour se protéger de ce que les colons pourraient leur lancer. Il y a une tour de guet à quelques mètres de là, et une autre un peu plus loin avec un soldat qui la surveille. Les habitants de ce bâtiment ne peuvent pas accéder à la route juste en dessous de leur maison, car c’est une zone H2. Nous y voyons des enfants israéliens qui jouent. Il y a aussi un cimetière musulman de l’autre côté de la rue, mais les gens ne peuvent pas la traverser. S’ils veulent rendre hommage à leurs êtres chers disparus, ils doivent donc faire un énorme détour de plusieurs kilomètres, autour de la colonie. Et comme si cela ne pouvait pas être pire, le propriétaire nous montre alors leurs réservoirs d’eau, qui ont été tirés dessus par les colons afin de les vider.

Pour les personnes qui supportent Israël, j’ai une question: Comment est-ce que “vous défendre” justifie de priver des civils de leurs nécessités de base telle que l’eau?

P1110322Après avoir remercié ces gens, qui voient en nous l’espoir que leur message sortira de là, nous continuons notre exploration de la ville, jusqu’à ce que nous arrivions au checkpoint qui se situe entre les deux zones, juste avant la mosquée d’Abraham, considéré comme le Tombeau des Patriarches. Quiconque voulant s’y rendre pour prier doit le traverser chaque jour.

De l’autre côté, beaucoup de soldats sont présents. Un peu plus loin, une partie de l’ancienne rue principale,”Shuada street” ou la rue des martyrs, est partagée par des Palestiniens et des colons.

Nous atteignons un point où les Palestiniens ne peuvent pas aller plus loin. Nous avons le droit, après avoir montré nos passeports. L’endroit est extrêmement effrayant ; nous marchons dans des rues totalement vides, composée des ruines de tous les magasins qui ont dû fermer. Nous ne pouvons qu’imaginer à quoi ressemblait le lieu à l’époque, quand le cœur de la ville se trouvait là… Maintenant, je comprends pourquoi on l’appelle la Ville Fantôme.

Il y a des drapeaux israéliens et des posters de propagande partout. Hébron a toujours été habitée par une majorité de musulmans et une petite minorité de juifs. Nous voyons à présent des véhicules militaires et des soldats, certains colons.

Il y a aussi les murs qui séparent les routes qui menaient autrefois jusqu’au reste de la vieille ville…

Certains colons attendent le bus qui peut les emmener directement à Jérusalem – une route qui est bien sûre fermée aux Palestiniens…

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Sur le chemin du retour, nous voulons visiter la mosquée. Il y a un côté juif et un côté musulman. Nous essayons d’abord de nous rendre du côté de la synagogue, mais nous sommes arrêtés par des soldats qui demandent à notre ami Tariq, qui a la peau plus foncée, s’il est musulman, ce à quoi il répond que oui. Ils lui disent qu’il ne peut pas entrer. Le reste du groupe veut toujours faire la visite, mais tous les soldats (qui sont plus jeunes que nous) sont maintenant très méfiants. “Pourquoi avez-vous un ami musulman ?” Ils demandent à voir nos passeports. L’un d’entre eux est français, mais il demande quand même “Où est la religion sur votre passeport ?” au Français de notre groupe, comme s’il ne savait pas que sa religion n’y est pas écrite. Puis, l’un d’entre eux voit mon collier, qui représente une clé – symbole des maisons confisquées aux Palestiniens – et se met très en colère contre moi. “Tu te fous de ma gueule? Tu crois que tu peux soutenir la Palestine et rentrer dans la synagogue ?” Oui, parce que bien sûr, soutenir la Palestine fait de moi une terroriste. Nous leur demandons s’ils peuvent aller du côté musulman et ils nous affirment ne pas y avoir accès mais ils mentent clairement, car nous verrons plus tard des soldats dans la mosquée. La conversation s’échauffe un peu, et je décide de partir avant que je ne perde vraiment mon sang-froid – je ne veux même plus la visiter, cette synagogue…

Nous retournons dans la zone H1 et continuons de marcher dans les alentours durant un moment…

Quelques minutes avant notre départ, certaines personnes nous disent de venir voir leur rue. Des fils barbelés la séparent des colonies juste au-dessus de leurs têtes. Ils nous montrent des ordures sur le sol et nous expliquent qu’il y a 20 minutes à peine, les colons les ont jetées là, comme ils le font tous les jours. C’est ce qu’ils leur font ressentir, chaque jour – comme s’ils étaient des ordures.

En rentrant à Naplouse, mon esprit est plein de questions. Comment cette situation peut-elle être réelle ? Pourquoi les gens voudraient-ils même vivre dans ces colonies ? Comment ne faisons-nous rien pour y mettre fin ? Cela cessera-t-il un jour ? Et de nouveau, je vois le mur à l’horizon…

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Et je me jure de faire la seule chose que je puisse faire, qui est de diffuser le message de ces personnes opprimées. Si vous ressentez la même chose que moi, faites-en de même et partagez cet article.

Merci.

One thought on “Voyage au cœur de l’Occupation

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